Venise, 31 août 2022. Sur le tapis rouge du Palazzo del Cinema, où s’ouvre la 79e Mostra, une silhouette détonne parmi les robes du soir : Hillary Clinton avance dans une ample tenue bleu ciel, fluide, à l’encolure ornée d’un galon brodé, chaussures plates blanches aux pieds. Pour une femme dont le tailleur-pantalon est presque devenu une signature politique, le choix retient l’attention — et la presse internationale, presque unanime, lui donne un nom : caftan.
Une silhouette inattendue sur le tapis rouge vénitien
Ce soir-là, la Mostra ouvre sa 79e édition. Hillary Clinton figure parmi les invités de la cérémonie d’ouverture, et son apparition fait le tour des rédactions mode : la coupe ample et le tombé droit de la tenue, son bleu poudré rehaussé d’un plastron brodé, tranchent avec les codes attendus du tapis rouge autant qu’avec son propre vestiaire public. Les médias anglophones parlent de « kaftan » ; plusieurs médias marocains, regardant la coupe de plus près, y reconnaissent plutôt une silhouette s’apparentant à la gandoura marocaine.
Cette double lecture est précisément ce qui rend l’apparition intéressante — moins pour la personnalité que pour ce qu’elle révèle : les formes du vestiaire marocain circulent désormais sur les scènes les plus internationales, mais leur vocabulaire, lui, voyage moins bien.
Caftan ou gandoura : une distinction essentielle
Dans la presse anglophone, « caftan » désigne très largement toute robe longue, ample et fluide — un usage générique hérité des années 1960-70. Le vocabulaire marocain est plus précis. Le caftan marocain possède ses propres codes de construction : la sfifa qui borde l’ouverture frontale, les aâkad — boutons noués main — qui la ferment, un travail de broderie et de finition codifié par des générations d’ateliers. La gandoura, elle, est une tenue ample enfilée par la tête, sans l’ouverture boutonnée frontale, souvent plus simple d’ornementation.
À quelle famille appartient la tenue vénitienne ? Sa coupe enfilée et son plastron brodé évoquent davantage la gandoura ; la presse internationale a retenu « caftan ». Trancher exigerait ce que le public n’a pas : le nom de son créateur, son atelier, son origine de confection — informations qui n’ont pas été rendues publiques. Cet article ne prétend donc pas résoudre la classification ; il constate qu’une silhouette du vocabulaire marocain a occupé, un soir, l’une des scènes les plus photographiées du monde.
Repères — Caftan, gandoura, takchita : quelles différences ?
Le caftan — Ouvert sur le devant, bordé de sfifa et fermé d’aâkad noués main. Une seule pièce, portée ceinturée ou libre.
La gandoura — Ample et enfilée par la tête, sans boutonnage frontal. Ornementation souvent concentrée sur l’encolure et le plastron.
La takchita — Deux pièces superposées — fond et caftan ouvert — ceinturées, réservées aux grandes cérémonies.
La « robe-caftan » — Terme occidental générique : toute robe longue et fluide d’inspiration orientale, sans les codes de construction marocains.
Une tenue déjà portée à New York en 2017
Les habitués de la garde-robe Clinton avaient d’ailleurs reconnu la pièce : elle l’avait portée en août 2017, à New York, lors du mariage de Sophie Lasry et Alexander Swieca. Cinq ans plus tard, la même tenue reparaît à Venise — un réemploi assumé, qui dit une vraie affection pour la pièce plutôt qu’un choix de circonstance. Dans un monde du tapis rouge dominé par l’usage unique, cette fidélité à un vêtement est, en soi, un geste d’élégance.
« It’s caftan season »
En juin 2021, entre ces deux apparitions, Hillary Clinton avait elle-même ressorti cette image de ses archives sur Instagram, accompagnée d’une légende devenue immédiatement remarquable pour les amateurs de mode marocaine : « It’s caftan season. » Trois mots qui montrent qu’elle-même désigne cette silhouette par le mot caftan — et qui ont valu à la publication une notoriété particulière au Maroc.
Quand une personnalité internationale adopte les codes du vêtement marocain
Qu’une figure politique mondiale choisisse — deux fois, puis le revendique en ligne — une silhouette ample et brodée de ce registre n’est pas anecdotique. Chaque apparition de ce type met les formes du vestiaire marocain sous les yeux de millions de personnes qui n’assisteront jamais à un défilé de haute couture marocaine. Elle atteste l’attraction durable qu’exercent ces coupes : confort et majesté à la fois, mouvement de l’étoffe, richesse décorative concentrée là où le regard se pose.
Mais cette circulation des formes a une contrepartie : plus une silhouette voyage, plus son origine s’estompe. D’où l’importance du travail de nomination — dire gandoura quand la coupe le suggère, caftan quand ses codes sont réunis — et du travail de mémoire que mènent les artisans et les grandes figures qui ont fait de ces vêtements un patrimoine.
Nommer pour mieux préserver
Caftan, gandoura, takchita, robe-caftan occidentale : distinguer ces termes n’est pas une coquetterie de spécialiste. Nommer précisément, c’est rendre visible — les traditions, les régions, les ateliers et les mains qui ont développé chacune de ces formes. L’inscription du caftan marocain au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO en 2025 a consacré cette exigence : un patrimoine vivant se transmet d’autant mieux qu’on sait le dire.
L’apparition de Hillary Clinton à Venise témoigne de l’attraction qu’exercent les silhouettes associées au vestiaire marocain. Leur rayonnement international est une chance — à condition qu’il s’accompagne d’un travail de précision, de transmission et de reconnaissance de leurs véritables codes. C’est exactement le travail de cette édition.
